Depuis trente ans l'école subit réformes sur reformes par lesquelles chaque acteur fait valoir son titre à peser sur les décisions. Car l'école se trouve au carrefour de plusieurs ambitions : celles des parents, celles de l'état, celles des enseignants. afin de ne surtout pas entrer dans le vain conflit qui oppose ces trois volontés, Pascal Jacob propose de réfléchir philosophiquement sur la nature de l'école, autrement dit sur sa raison d'être à partir des contradictions qui la traversent aujourd'hui. Partant de là, il deviendra possible de redéfinir les liens entre l'école, la famille et l'Etat afin d'éclairer l'action éducative et enseignante.
La famille est une société : car toute société n'est pas politique, et il y a société dès lors que deux ou plusieurs personnes s'associent. Mais réciproquement, toute société n'est pas une famille – et de ce fait, dire qu'une entreprise, par exemple, est « une grande famille » est un usage impropre, ou en tout cas imagé.
La société familiale est une société de personnes dont certaines se sont choisies (les parents), et d'autres ont été engendrées par ces personnes (les enfants). La notion de « foyer » désigne assez bien cette communauté de personnes vivant sous le même toit, auprès du même « feu », symbole de la lumière autour de laquelle on se rassemble et qu'il s'agit d'entretenir, qui permet de se voir et donc de se reconnaître, mais aussi de préparer la nourriture commune.
« Famille » nomme donc la cellule sociale fondamentale, dans laquelle apparaît l'enfant. Quelle que soit l'extension que peut prendre cette cellule à tel moment de l'histoire ou en tel lieu du globe – et dont rendent compte historiens et ethnologues –, demeure un invariant : cette cellule est une société conjugale, c'est-à-dire la société que forment ensemble un homme et une femme qui fondent un foyer et dont procède toute autre société.
Cette société fondamentale peut subir des transformations. Certaines sont dans l'ordre des choses : les enfants quittent le foyer parental pour fonder leur propre foyer. D'autres peuvent sembler troubler cet « ordre des choses » et sont en tout cas douloureuses : l'un des parents, voire les deux, meurt avant que les enfants ne quittent le foyer. Ces changements doivent être regardés comme relevant de l'évolution naturelle d'une famille, c'est-à-dire appartenant à ce qu'elle est, une communauté de personnes qui vivent dans le temps, grandissent et meurent. Ce sont des transformations de continuité, et non de rupture.
De nouvelles transformations affectent aujourd'hui les familles. Ce sont les divorces, les séparations et les recompositions. Les familles dites « monoparentales » et « recomposées » en sont le fruit. Nous ne sommes plus ici dans une logique d'évolution, mais de rupture : le choix initial est rompu, ou bien il y a apparition d'un choix différent. Cette logique de rupture sort du cadre de la famille, qui se caractérise et se définit précisément par une continuité constitutive.
De cette continuité constitutive, la société familiale tire des particularités qui la distinguent fondamentalement de la société politique.
D'abord, contrairement à la société politique, l'apparition de la famille relève de l'initiative privée : un homme et une femme se choisissent et font vie commune. De leur vie commune peut naître un enfant. De par ce choix, la famille possède une dimension contractuelle qui explique qu'elle peut prendre des formes diverses. Mais son fondement dans la différence sexuelle ne relève pas du choix humain et reste le socle commun de tout ce que l'on a pu, jusqu'ici, appeler « famille ».
Ensuite, la société politique tient son existence de cette société familiale : en ce sens, la société familiale précède la société politique. Nous ne parlons pas ici d'une antériorité nécessairement chronologique – laissons là encore la question aux historiens1 et aux ethnologues –, mais d'une antériorité de principe par laquelle la famille est bien le fondement, l'origine de la société.
À l'origine, l'altérité
L'alliance d'un homme et d'une femme est donc bien à l'origine de la société. Elle repose sur la volonté d'un homme et d'une femme d'unir leur existence, mais surtout, fondamentalement, sur la différence sexuelle. C'est cette dimension non choisie qui fait reposer la société familiale sur un lien conjugal. En effet, on ne choisit pas d'être un homme ou une femme, et on ne se connaît femme que dans le vis-à-vis d'un homme, et homme dans le vis-à-vis d'une femme, on ne se comprend féminin que dans la relation au masculin, et masculin dans la relation au féminin. C'est ce que qui fait de ce lien une relation, et non un simple rapport : il met en rapport deux êtres relatifs.
La différence ici est importante : la relation suppose deux êtres relatifs et s'enracine donc dans l'être, tandis que la notion de rapport implique seulement que deux êtres, d'une manière tout à fait inessentielle, se trouvent mis l'un en regard de l'autre. Dans un rapport, deux êtres restent étrangers l'un à l'autre. Dans une relation, chacun se trouve engagé envers l'autre en raison de ce qu'il est lui-même. Autrement dit, on ne se comprend que dans la relation à ce qui n'est pas soi, qui est une relation à l'altérité. Cette altérité n'est pas pour autant une étrangeté, parce que, dans la différence sexuelle, elle apparaît comme relative à ma propre identité.
L'altérité est le fondement de toute société – y compris et notamment de la société scolaire, nous y reviendrons –, et il faut reconnaître l'altérité fondée sur la différence sexuelle comme fondement de la société conjugale, et donc de la famille2. C'est une altérité particulière : il ne peut y avoir de société conjugale entre deux êtres qui ne sont pas relatifs du point de vue de l'identité sexuelle. Une relation suppose en effet un rapport entre deux êtres relatifs sous l'aspect où ils sont en rapport. Ainsi par exemple, une relation peut être dite amicale ou professionnelle si elle met les personnes dans une relation qui les engagent en tant qu'amis (leur sympathie mutuelle les met en relation) ou en tant que collègues (leur profession les met en relation). Or le masculin est relatif non au masculin, mais au féminin, et le féminin est relatif non au féminin, mais au masculin. Ainsi n'y a-t-il relation sexuelle, au sens propre, qu'entre deux êtres dont l'identité sexuelle est relative à celle de l'autre.
Avant d'être le fruit d'un choix, la famille repose sur une réalité qui est celle de la différence sexuelle. C'est elle qui institue avec l'enfant la relation si particulière qu'est la relation familiale. Les parents ne sont pas seulement éducateurs, ils forment la société conjugale apte par sa nature à voir naître l'enfant, que cet enfant soit conçu au sein de cette société conjugale, ou adopté et reçu dans cette société conjugale.
Ce qui fonde la famille n'est donc pas seulement, comme on dit parfois, l'arrivée de l'enfant, mais cette relation entre une société conjugale et l'enfant, dans le sens où la conjugalité est le lieu naturel de l'apparition de l'enfant. L'enfant adopté par un homme et une femme liés conjugalement fait alors bien une famille de ce foyer.
Cette identité relative des sexes, et le lien de cette relation à la naissance d'un enfant, est bien le fondement du cadre juridique du mariage, puisque c'est lui seul qui justifie que l'on ne marie pas trois personnes ensemble, ni des personnes unies par un lien de parenté. En effet, il faut bien être deux pour engendrer un enfant – et mieux vaut alors éviter la consanguinité. Du reste, le PACS n'est pas ouvert à deux frères, ni à plus de deux personnes.
La primauté d'une mission
Rappeler que la famille se définit comme le lieu d'apparition et d'éducation de l'enfant permet de comprendre que l'école se situe dans la perspective d'une mission qui est primitivement celle de la famille. Nulle autre société, politique ou non, ne peut se prévaloir de cette tâche, nécessaire à l'enfant, de l'élever à l'âge adulte. Dans cette mission, l'altérité parentale est fondamentale : l'enfant construit sa propre identité notamment par rapport à celle de ses parents – le garçon construit son identité de garçon en la comprenant d'abord comme à l'image de son père, et comme relative à la féminité qu'il découvre d'abord chez sa mère, et réciproquement pour la fille.
On voit ici combien le volontarisme dont nous avons parlé au commencement rend difficile la compréhension de cette vérité « toute simple ». Car autant la dimension contractuelle de la société conjugale est admise, autant sa dimension naturelle, qui repose sur une relation d'altérité sexuelle non choisie, répugne à une culture volontariste. C'est pourquoi il est tentant pour le législateur de définir lui-même la notion de famille, voire de lui substituer la paternelle sollicitude de l'État en faisant absorber la notion de famille par celle de nation.
De même, le législateur est aussi tenté d'écrire sa propre définition de l'institution scolaire, en faisant sortir l'école de ses fonctions traditionnelles, qui relèvent de l'instruction (apprendre à lire, écrire, compter, etc.), pour la faire investir le champ de l'éducation – en particulier l'éducation à la santé et à la tolérance, prétexte à tous les discours convenus à propos de la sexualité, et à un relativisme moral et culturel tous azimut.
Mais une pareille tentative ne manque pas de se heurter à la société familiale, à qui revient la primauté de l'éducation. La famille est première sur ce terrain parce que la charge d'éduquer l'enfant lui vient de ce qu'elle est une société qui, par sa structure propre, est apte à faire naître cet enfant qui apparaît en son sein. La relation de paternité et de maternité s'arrête sur le plan biologique à l'apparition d'un nouvel être, mais se poursuit si l'on considère la nécessité dans laquelle se trouve l'enfant d'être éduqué.
Cela dit, qu'il s'agisse de l'éducation ou de l'instruction, il est évident que la famille ne saurait suffire. L'enfant a besoin d'autres altérités et d'autres modèles sur lesquels s'appuyer pour construire sa propre identité d'adulte, accroître sa culture et ses savoir-faire. L'une de ces altérités irremplaçables, mais non pas la seule, est l'école.
Subsidiarité et délégation : l'école au service de la famille
La famille délègue donc un certain nombre de ses tâches d'instruction et d'éducation, entre autres au service public que veut être l'école.
C'est précisément là que famille et État se trouvent en conflit. Car l'État aujourd'hui conçoit l'école comme un instrument au service des élèves, abstraction faite des familles, et au service de ses propres fins qui à ses yeux sont aussi les fins des élèves : former des citoyens qui reconnaissent sa légitimité et partagent ses valeurs. Il reconnaît en même temps le principe de la primauté de la famille, mais sans que l'on sache très bien quelle forme prend précisément cette reconnaissance. Reste que si la fonction d'éducation revient premièrement à la famille, alors les autres acteurs éducatifs agissent soit par délégation, soit par subsidiarité.
Subsidiarité. Fréquemment confondu avec « délégation », le terme est apparu dans la philosophie politique d'Aristote, fut adopté par la pensée politique chrétienne, et est encore convoqué dans les discours politiques français et européens3. Le principe de subsidiarité, élaboré en particulier à partir du pape Pie XI, replace l'action de chaque acteur social au service de la personne.
La différenciation, fondement de toute société
Un coup d'œil sur l'histoire montre que nos sociétés tendent vers une homogénéisation croissante, tant au niveau des institutions que des mœurs. Or, comme nous venons de l'observer à l'endroit de la famille, toute société repose sur la différenciation. La société politique se fonde elle aussi sur des différenciations : elle n'a pas pour parties élémentaires des individus, mais de multiples sociétés : les familles, mais aussi les différentes associations fondées sur le travail, l'amitié, et tous les liens sociaux dont les hommes sont capables.
L'acceptation de cette différenciation est fondamentale. Non pas au nom d'un amour béat et inconditionnel de la différence, mais parce que l'acceptation de cette différenciation conditionne l'action même de chaque société – en l'occurrence pour le sujet qui nous occupe l'État, la famille et l'école.
Pour la société politique en général et l'État en particulier, il s'agit de reconnaître que toutes les affaires ne sont pas communes et que, par conséquent, certains aspects de la vie sociale des personnes ne relèvent pas de sa compétence. En effet, ce n'est pas le politique – au sens du mot grec politeia que traduit le mot république – qui produit le social, mais le politique est la forme la plus aboutie de la vie sociale, c'est-à-dire la vie en commun d'hommes libres et égaux, qui délibèrent, par la parole et non sous une contrainte quelconque, des actions communes à mener.
Quant à la famille, elle doit elle-même reconnaître que l'enfant ne peut grandir qu'en relation à une altérité à laquelle, à un certain moment, la famille ne satisfait plus. Il lui faut admettre que l'enfant va trouver, à l'école, un autre monde appelé à élargir son propre monde.
L'école enfin doit permettre un regard critique sur la différence, pour apercevoir que la différence, même la différence « jeune », ne vaut pas pour elle-même. Il lui faut considérer que toute production réalisée par un « jeune » ne vaut pas comme culture (sous prétexte qu'elle serait de la « culture jeune »), de même que toute suite de bruits n'est pas musique, que toute trace n'est pas peinture, toute mémoire n'est pas histoire, toute parole n'est pas vérité, tout geste n'est pas danse.
Au service du bien commun
Chacune de ces sociétés existe en vue d'une fin qui lui est propre, mais toutes concourent à la fin de la société politique qui est le bien commun.
Cette communauté du bien ne détruit pas la finalité de chaque société, au contraire : elle réclame que chacune soit respectée. Ainsi, la notion de subsidiarité veut dire ici que lorsque l'une des sociétés, dont la société politique est composée, ne peut assumer sa fin, alors il revient à la société politique d'intervenir subsidiairement, et non pas comme si cette fonction lui revenait de plein droit. Ainsi l'éducation ne revient pas de plein droit à la société politique mais aux parents, mais si ces derniers ne peuvent remplir cette tâche, alors la société politique intervient comme subsidiaire.
Jean-Paul II a donné de ce principe une définition achevée : « Une société d'ordre supérieur ne doit pas intervenir dans la vie intime d'une société d'ordre inférieur en lui enlevant ses compétences, mais elle doit plutôt la soutenir en cas de nécessité et l'aider à coordonner son action avec celle des autres éléments qui composent la société, en vue du bien commun4. »
Subsidiaire, l'État l'est encore lorsqu'il organise l'instruction des enfants. La famille en effet lui délègue une fonction qu'elle ne peut assumer, bien qu'elle en soit la première responsable. Ainsi, subsidiarité comme délégation signifient que la société politique ne poursuit pas immédiatement sa propre fin, mais celle de la société familiale. La conséquence est de taille : les fins de l'école sont d'abord les fins de la famille, bien que ces fins convergent vers le bien commun. C'est ici une question fondamentale de priorité.
Ces fins ne sont cependant pas des fins choisies arbitrairement par les parents, elles sont inscrites dans la nature même de la société familiale : ce sont les fins de l'éducation. C'est pourquoi il est si nécessaire de se défaire de la mentalité volontariste, qui considère que les fins sont produites par la volonté, et en particulier par la volonté dite politique. En réalité, elles tiennent à la nature même de chacune des réalités sociales qui ne sont pas, selon leur nature, entièrement soumises à l'arbitraire humain.
Bien commun. La société politique poursuit un bien plus grand que le bonheur individuel, qui est le bien commun, sans lequel le bonheur ne serait pas complet. C'est pourquoi Aristote écrit que la cité est par nature antérieure à l'individu et à la famille, au sens où elle leur permet d'atteindre leur bien, bien que la famille soit en même temps à l'origine de la cité. Le terme de « bien commun » a sur celui d'« intérêt général » l'avantage de marquer le caractère objectif de la finalité du politique.
L'école, lieu de transition
Voir l'école comme une délégation de la mission familiale n'est pas pour autant lui refuser une identité propre, ni récuser la légitimité de l'État à y intervenir. Comme nous l'avons dit, l'école est une structure de transition entre la cellule familiale et le monde des adultes, entre le singulier et l'universel.
Le philosophe Hegel y voit également un passage du sentiment à la raison, du subjectif à l'objectif :
« L'école est la sphère médiane qui fait passer l'homme du cercle de la famille dans le monde, du rapport naturel du sentiment et du penchant dans l'élément de la Réalité. À l'école, en effet, l'activité de l'enfant commence à acquérir, de façon essentielle et radicale, une signification sérieuse, à savoir qu'elle n'est plus abandonnée à l'arbitraire et au hasard, au plaisir et au penchant du moment ; l'enfant apprend à déterminer son agir d'après un but et d'après des règles, il cesse de valoir à cause de sa personne immédiate, et commence de valoir suivant ce qu'il fait et de s'acquérir du mérite5. »
L'école apparaît bien comme une structure qui n'est pas encore politique, mais qui n'est plus tout à fait familiale. Elle est intermédiaire entre la particularité familiale et l'universel politique, mais il est illusoire de croire que tel ou tel État réalise concrètement l'universel politique.
La mission de l'école
Si l'école s'inscrit dans une mission dont la famille a la primauté, c'est bien de la famille qu'il faut partir pour définir à la fois la mission de l'école et la place à laquelle peut prétendre l'État dans cette mission.
Or la fonction de la famille est bien sûr une fonction d'éducation. E-ducare signifie assez concrètement « conduire vers le dehors ». Ce que l'on peut entendre de multiples façons : il s'agit de permettre de s'exprimer – d'apparaître au dehors – toutes les potentialités de l'enfant ; il s'agit également de conduire l'enfant vers le dehors, c'est-à-dire vers le monde extérieur à la famille, vers l'altérité.